Archives mensuelles : décembre 2016

Voyage à Peronne

Voyage à Péronne, novembre 2016, avec Claude et Claude Bouveresse
par Mascha Join-Lambert, VoCE 2014-2018

Le Château de Péronne qui héberge l’Historial, cette grosse enceinte de briques arrondies qui se pose au milieu des eaux calmes, larges, planes, où les canards se jouent des cris de guerre, m’accueille dans ses bras, comme à chaque fois que je m’approche.

Cette ville qui, dans la nuit des temps, fut fière, souffle sa mélancolie. Ces maisons en briques rouges, ce pays de vastes champs labourés aux bords desquels attendent, en compagnie de corbeaux rauques, les longues rangées hautes de betteraves, rappellent le Nord de l’Allemagne.

Historial a réorganisé l’entrée de l’exposition permanente : les voiles doux  qui rappelaient sur leurs images, au rythme de la valse du souffle de l’air,  la vieille Europe insouciante de ce chaud été 14,  ont dû céder à des explications sur la brutalité des guerres d’avant 1914. Et c’est instructif car elles répondent à notre incrédulité face à l’explosion de violence.  Non, ce que voit un Otto Dix ne vient pas subrepticement déchirer le voile de la somnambulation inconsciente: les guerres coloniales, russo-japonaise, celle des Balkans en 12/13…,   avaient donné à voir la furie du mépris des peuples de ce monde hormis le leur propre, dont les nations de l’Europe s’étaient investi. A voir cela aujourd’hui, connaissant ce qu’il en advint, on se dit que cette explosion du mépris, tout en tuant les autres,  portait le premier coup mortel à leur propre civilisation, la nôtre.

Dans les salles, je tombe sur un ordre de séquestration par une Kommandatur sous le Baron v. Puttkamer et je pense à une amie chère, descendante de cette famille, qui, il y a quelques années encore, se demandait ce que l’Allemagne serait devenue si  la guerre « s’était bien finie »…. !  « Nous n’avons pas beaucoup de visiteurs allemands », me confie une dame du staff de l’Historial.

Thiepval : Nous découvrons ce site. Il me semble illustrer le sentiment de puissance que le Commonwealth a besoin d’affirmer comme  pour se prévenir d’un doute qui pourrait monter de toutes ces tombes à ses pieds. Comme si tous ces morts, peut-être, pourraient semer un doute qu’il faut stranguler, empêcher de germer, d’emblée.   Quelle disproportion pour les yeux d’aujourd’hui, quel recalibrage demandé aux Britanniques !

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Le nouveau musée de Thiepval m’apparaît plus anecdotique que thématique, avec cette immense fresque du « premier jour de la Bataille de la Somme » vu du point de vue anglais, et cet avion de Guynemer. Je constate à plusieurs reprises le respect des Anglais pour l’ « As des As » de l’aviation allemande, Manfred v. Richthofen, c’est le fair-play entre égaux. J’aperçois la photo d’un officier allemand de l’aviation : même cadre, même couleur, même uniforme,  même décoration, même attitude,  même regard, que le portrait familier de mon oncle Carl Cleinow, le frère cadet de mon grand-père, dont l’avion avait été atteint ici dans la région au printemps 18 alors qu’il venait d’échapper à la mort sur le front russe  -

Et alors je dois sortir à grand-pas, crier « Scheisskrieg » et taper dans quelque chose, taper encore, et heureusement, les amis Claude Bouveresse sortent, une drôlerie aux lèvres….

Dehors, des milliers de messages anglais imprimés sur des « poppies » en plastique, plantés dans le talus. Quasiment tous les jeunes écrivent : « merci – votre sacrifice nous permet de vivre libres aujourd’hui » – je trouve une fois : « Merciless murderous generals« (Vous autres Généraux, assassins, sans pitié), une fois « Plus jamais la guerre – restons dans l’UE ».  Nous n’avons lu qu’une fraction, mais voilà des sensibilités très différentes. Et nous ne partageons pas avec des Anglais au sein de VoCE, c’est un fait.

Lectures passionnantes à l’Historial : je retiens les appels pressants à réfléchir à notre actualité. Un article traite des « Marginaux, marginalité, marginalisation »[1],  puis, le petit ouvrage « 14-18, retrouver la guerre » de 2000[2]  attire mon attention. Les auteurs réfléchissent à la « présence croissante » de la Grande Guerre dans la littérature et parmi les historiens. Ils nous proposent de l’expliquer par l’interpellation par la guerre des Balkans de 1992 : on croyait la Grande Guerre finie avec la fin de l’Union Soviétique et le Traité de Maastricht – elle revient par la résurgence du nationalisme. Les auteurs l’interprètent comme une manifestation du « deuil inachevé », par « le poids des morts sur les vivants ». Mon expérience personnelle en Allemagne de l’Est de 1990 à 2011 me donne à penser que cette interprétation pourrait viser juste.

Les auteurs approfondissent alors cette persévération du deuil, mais aussi la violence  persistante malgré son insupportable emprise : « les hommes nouveaux nés de la Grande  Guerre  (dans les régimes totalitaires) n’ont pas tardé à se muer en assassins », et se penchent  sur les sentiments de croisade et de sacrifice qui nous semblent irrecevables aujourd’hui. Les auteurs notent « la capacité d’attraction de ces atroces ferveurs sur les ‘ hommes nouveaux ‘ nés de la Grande Guerre.». Nous retrouvons sa force, exercée sur une fraction de la jeunesse actuelle, prête à se faire exploser pour des représentations du monde  qui rappellent les attentes messianiques de la Grande Guerre.

Ecrivains dans la Guerre : l’exposition temporaire à l’Historial s’appelle « Nous sommes des machines à oublier ». Je veux clore avec cette citation de Joël Bousquet[3] :

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« Ecrire l’œuvre d’invention
qui passerait sur la vie des hommes
pour arriver jusqu’à eux
et les toucherait hors de toute saison,
leur rendrait leur cœur
en leur rendant leurs yeux
l’œuvre dont l’invention
m’ arracherait à l’asservissante convention
d’ écrire et de me souvenir ».

 

[1]In : 14-18 Aujourd’hui, No.4/ Ed. Noesis, 2001 ; Article de Jay Winter sur le Front Est. Note jointe.
[2] Par Stéphane Audoin-Rouzeau et Annette Becker, Ed.Folio-Histoire, 2000.
[3]Joël Bousquet, « Au Pré de mon Ombre…ou La vie est ronde », Fata Morgana Edition, 2007 ; Guillaume de Fonclare, « Joë », Paris, Stock, 2014