Comme iou!

« Grégoriu Rotar, 24 B » dit le chef de quai d’un air détaché et résolu à sa vie, en me tendant d’un geste nonchalant une clef, tout en m’indiquant la direction que je devais prendre pour rejoindre le bus qui m’était affecté. Il y a deux jours, j’avais reçu une réponse positive à ma candidature pour un emploi de deux mois comme chauffeur à la société des transports urbains de Cluj-Napoca. Cela faisait quinze mois que je recherchais un emploi. Durant deux ans, j’avais œuvré du soir au matin au volant d’un camion brinquebalant convoyant briques et autres sacs de ciment à la cathédrale qui ne finira jamais. cathedral Le travail est dur à trouver ici. Et du travail j’en ai besoin pour Bogdan et Krisztina, mes deux enfants à nourrir, pour les satisfaire, leur apporter un quotidien qui puisse leur donner l’espoir ou au mieux l’illusion que demain sera bien. Alors, n’importe travail, pourvu que quelques lei viennent remplir les assiettes de mes deux rejetons, que quelques lei puissent les vêtir de vêtements écorchés, achetés dans les boutiques de seconde main. Je pris la clef et me dirigeai vers mon véhicule d’attribution. Un bus accordéon. J’entrai par la porte du fond et remontai vers l’avant vers le siège conducteur. « Issue de secours », « n’oubliez pas de composter votre titre de transport », ces inscriptions en français indiquaient la seconde vie donnée à ce véhicule. Aujourd’hui il arpentait les rues de cette ville Transylvanienne. Je mis le contact et me dirigeai vers « Valeriu Bologa », première station où allaient monter mes premiers passagers. Il me fallut pas plus de cinq minutes pour sortir du dépôt et rejoindre ce premier arrêt, qui était matérialisé par un simple panneau juché en haut d’un piquet métallique sur lequel étaient scotchées des annonces les plus variées. Des voyageurs attendaient docilement devant la vitrine d’une pharmacie aux enseignes lumineuses aguicheuses. J’actionnai l’ouverture des portes, les abonnés montérent par l’arrière. Une jeune femme aux ongles verts m’acheta un billet, deux lei. Le soleil était à son zénith. Cette semaine j’étais de l’après midi. Je n’avais pas travaillé hier lundi. Les stations défilaient. Je n’avais pris que sept minutes de retard sur l’horaire prévu. Un camion de livraison avait occasionné cet écart. Les passagers ne mouftaient pas, ils ne s’en étaient d’ailleurs pas aperçus. A la station « Mémorandumului » bon nombre de passagers, trente à quarante peut-être, attendaient. Sans doute un groupe de touristes. Mais où pouvaient-ils bien allé sur cette ligne ? Ils remplirent littéralement mon bahut. Chacun avait dans les mains un classeur noir. Peut-être un séminaire de travail. Je remis les gaz pour emmener tout ce petit monde vers leur destination.
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Une station plus loin, je vis dans mon rétroviseur, me servant à contrôler ce qui se passe dans mon bus, un grand blond aux cheveux courts lever un bras. Appelait-il quelqu’un ? avait-il besoin d’aide ? me faisait-il signe pour descendre ? Quand il rabaissa son bras, ne fut pas mon étonnement d’entendre un chant envahir mon bus. Distinctement, le mot « Sanctus » s’est détaché. Des religieux ? Cluj en était plein. Le grand blond devait être leur prêtre ou leur gourou. Mais quelle indécence de venir dans un espace public pousser sa chansonnette religieuse, il y a des lieux pour ça, et Cluj n’en manque pas ; pas un espace sans que se dessine à l’horizon une marque calviniste, unitarienne, luthérienne ou autre Chrétienne ou Pierriste ; il y a autant d’églises que de pharmacies ou de dentistes, à chacun sa thérapie… A la fin, de leur chant, quelques applaudissements. Mais je crois bien qu’ils s’applaudissaient eux mêmes. Les autres passagers se regardaient, me regardaient, me questionnant du regard, se demandant si j’allais intervenir.tram04

Puis un autre chant démarra. Je ne peux dire ce que c’était, je ne parvenais pas à saisir une quelconque mélodie qui s’accroche à quelque chose de connu. Un grand barbu s’est approché de moi en me tendant un prospectus. De la propagande maintenant. Non ça va trop loin. Pas dans mon bus. La propagande, on a trop donné ici ou plutôt trop subi. Puis il se mit à me parler dans un anglais d’un autre temps qui commença par un « eskiouse mi ». L’anglais, je maîtrise. Avant d’avoir mes enfants j’ai vécu deux ans à Londres, avant le Brexit, du temps de Blair, comme chauffeur des bus londoniens. Le grand barbu au visage déchiré par un sourire gêné m’expliqua qu’il était Français et qu’il était chanteur. Il me parla de la guerre, je ne compris pas laquelle, de commémoration, de paix, de concert, de nation tout en me tendant son prospectus. « Iou can come saturday if iou want, is gratuit ». Il déposa son papier sur ma banque à ma droite puis alla donner de la voix avec les siens. A la fin du deuxième chant, quelques voyageurs applaudirent souriant, les regards étaient devenus plus lumineux. Et un troisième fut lancé. Somme toute cela n’était pas désagréable. Je crois que j’avais saisi que ce n’était pas un truc religieux mais plutôt un genre de chorale qui faisait la promo de son spectacle. Quoiqu’il en soit quand ce nouveau morceau se termina, les regards de mes passagers ne regardaient plus par terre mais avait des yeux qui profitaient de l’instant. C’est vrai que dans notre ville, c’est rare des écarts comme ça.
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Tout le monde descendit au terminus. Je vis dans mon rétro mes chanteurs traverser la route et se diriger vers l’arrêt coté nord. Ils allaient prendre un autre bus. Ils auraient pu rester dans le mien. Je mis le prospectus dans ma poche. Il était sept heures et demi. Je ramenai le bus au dépôt, passai un coup de jet d’eau sur sa carcasse, Le chef de quai avait changé. Celui du soir était plus jeune et plus conviviale aussi. La journée s’est bien passé ? m’a-t-il demandé. Je lui dis que oui, et lançai en voulant faire de l’humour que je conduisais tellement bien que les voyageurs s’étaient mis à chanter. Il me regarda avec un sourire compatissant. « Allez vous reposer » conclu-t-il, « c’est votre première journée, faut s’habituer, c’est dur au début, bonne nuit et à demain ». « A demain » répondis-je rangeant dans la cave de ma mémoire ma tentative d’humour. Je retrouvais ma femme Bétina et les enfants. En retirant ma veste je plongeais ma main dans ma poche et ressortis le prospectus.   VOCE 2017 – Silence of Babel – Cluj-Napoca – samedi 26 aout 19 heures.   «  Bétina, les enfants, samedi après midi comme prévu nous irons à Turda prendre le frais, et le soir je vous emmène à un concert. »
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Loran 09/09/17