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Célébrer la paix, plutôt que commémorer les guerres

Le projet VoCe 2014-2018 est né juste au moment où l’Europe s’apprêtait à commémorer le centenaire de la Première Guerre Mondiale. La réflexion de ses initiateurs, citoyens de différents pays (Allemagne, France, Pologne, bientôt rejoints par la Pologne, la Bosnie et plus récemment la Roumanie et la Hongrie) a porté essentiellement sur une manière différente de marquer ce triste anniversaire. Ils ont placé la pratique artistique comme moteur des actions qui ont jalonné les différents rendez-vous, ceux déjà organisés, et ceux qui vont encore se poursuivre dans les mois prochains. Réunis lors de l’important évènement qui vient de se dérouler à Wrocław (Pologne), les citoyens-chanteurs européens retiendront surtout les moments de partage musicaux et festifs qu’ils ont vécus ensemble. Toutefois, le temps du souvenir n’est pas complètement absent: lors du séjour (jeudi 28 juillet), nous avons eu la chance de rencontrer trois historiens polonais, qui ont initié et participé à un moment de réflexion sur la question de la paix. IMG_0954IMG_1022                           Tomasz Pudłocki, Jagiellonian University, Crakovia et Mascha Join-Lambert, présidente et initiatrice du projet VoCE Sur le plan historique, la première chose à connaître est le fait que la Pologne n’existait pas en tant qu’état constitué, comme on peut le voir sur la carte ci dessous. La ville de Wrocław était sous occupation germanique et portait alors le nom de Breslau. carte1guerre Toutefois, la conscience de la nation polonaise existait chez les citoyens, en particulier chez les artistes, les musiciens. Ceci correspond à ce que les historiens ont appelé « l’Eveil des Nations », mouvement qui a démarré au milieu du 19e siècle, et dont plusieurs musiciens européens se sont fait écho dans leurs oeuvres (Smetana: « Vlatava » (ma Patrie), Albeniz: « Suite espagnole »…). C’est d’ailleurs le Song for Peace, écrit par Sibelius sur un air extrait de « Finlandia », qui sera interprété par les choristes le lendemain à Lambinowice. Ce sont donc trois armées qui se battent sur le sol polonais entre 1914 et 1918. Il semble difficile de savoir qui ont été les vainqueurs des différentes batailles qui s’y sont déroulées. On retiendra surtout que c’est à l’issue du conflit, grâce à la notion du « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » et au soutien de pays tels que la France, que l’Etat Polonais indépendant a pu voir le jour. On retiendra également que, quelque soit le pays engagé dans la guerre, quelle que soit l’alliance à laquelle il appartenait et au-delà de la notion de victoire, on retrouve les mêmes points communs : – l’horreur des combats et l’hécatombe de toute une génération de jeunes hommes – toutes les familles concernées par un membre tué ou gravement blessé (père, mari, frère, oncle…) – la souffrance et la pauvreté pendant et après le conflit, touchant aussi bien les militaires que les civils – l’émancipation des femmes – l’érection de monuments à la mémoire des victimes, même dans des lieux où il n’y a pas eu de batailles (exemple de Budapest) Par contre, ils sont assez peu nombreux en Pologne, où les souffrances, pires encore, de la Seconde Guerre Mondiale sont plus présentes. A l’issue de la conférence, des groupes de réflexion ont été constitués pour échanger sur la notion de commémoration et surtout de la paix. Les sujets abordés ont été divers: la question des minorités en Pologne aujourd’hui, le souvenir des populations déportées, en particulier les populations vivant à l’Est, ce qui correspond à l’Ukraine actuelle, vers l’Ouest, l’identité des populations au moment de grands évènements tels que la chute du mur de Berlin, la guerre dans les Balkans. Cette conférence nous a menés au cœur des questions que se posent les Européens aujourd’hui: est-ce possible de se trouver soi-même en fermant ses portes?  Et peut-on guérir des souvenirs douloureux sans se tourner vers autrui qui  éprouve les mêmes peines? IMG_1042 En voici quelques témoignages:  » Pour moi, qui avait 5 ans quand la guerre a commencé dans mon pays, la Mémoires des pierres, ce sont les traces de balles, de tirs, de grenade, que l’on voit encore sur les murs des maisons. Ce sont aussi les roses peintes sur le sol. Ces traces  permettent de se souvenir que cela ne doit plus arriver  » (Dunja, Bosnie) Mes grands-parents déportés d’Ukraine près de Wrocław, jusqu’à leur mort, ne se sont pas installés , mais étaient en attente de rentrer chez eux… pendant 40 ans (Terenia, choriste franco-polonaise). « C’est difficile d’enseigner la mémoire aux enfants. On enseigne souvent que le point de vue de son propre pays. Parfois aussi, c’est trop d’émotion de chanter des œuvres qui nous rappellent ces expériences si douloureuses. » (Anne-Marie, France)  » C’est une bonne idée de commémorer de manière fraternelle. Nous pouvons dire que nous sommes désolés, mais nos générations ne sont pas responsables. Si nous nous étions rencontrés il y a 100 ans, nous aurions peut-être été ennemis » (Levente, Hongrie) IMG_1044  » On n’apprend pas forcément du passé, il y a toujours une guerre quelque part, même si elle ne se situe pas en Europe; il y a aussi aujourd’hui le terrorisme; souvent aussi, les médias et les politiques divisent l’opinion » (Olivier, France)  » Près de chez moi, il y a un monument de la Première Guerre Mondiale. Je passe devant tous les jours, mais je n’y pense pas à chaque fois, ce n’est pas possible ». (Ildiko, Hongrie)  » Il faut trouver quelque chose qui nous rassemble, pas uniquement la nation ou la religion, comme c’était le cas par le passé. C’est ce qui m’intéresse et que je trouve original dans votre projet VoCE: plutôt que de commémorer la guerre, il célèbre avant tout la paix, et je vous encourage à poursuivre ». (…. historien, Pologne) Le lendemain, tous les chanteurs participants à cet évènement ont pu se rendre à Lambinowice. Là se trouve un cimetière militaire où plusieurs milliers de soldats tombés au cours de la Première Guerre Mondiale sont enterrés. Toutes les nations y sont représentées: Pologne, Russie, Roumanie, Serbie, Allemagne, Grande Bretagne, France… Nous y avons chanté le « Song for Peace » de Sibelius et formé une chaîne d’amitié, déambulant dans les allées de ce cimetière. IMG_1514
Voir la vidéo de l’évènement: lambinowice